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Matthieu GENELLE, Responsable de mission – Implantation IRSAM CMPP Mayotte

20 août 2026

Matthieu GENELLE, Responsable de mission, à propos de l’implantation IRSAM CMPP Mayotte.

Pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours avant d’arriver à l’Association IRSAM ?

J’ai posé mes valises à Mayotte il y a bientôt six ans, et je m’apprête à y fêter mes 50 ans en fin d’année. Avant cela, un parcours bien loin du médico-social : une société de production audiovisuelle, puis une entreprise d’import-export. J’ai ensuite réalisé une reconversion professionnelle vers le soin, d’abord par l’ostéopathie, puis par le métier d’infirmier. Un parcours géographique assez mobile avant cela : plusieurs villes en France, deux ans à Londres, puis une vingtaine d’années à Paris, avant un retour en province et, plus récemment, ce changement de vie radical vers Mayotte, où j’ai rejoint le Centre Hospitalier comme régulateur de bloc opératoire — un poste où il s’agit d’arbitrer en temps réel entre une équipe pluridisciplinaire, des flux de patients et de matériel, avec une logistique de salles et de ressources à gérer en continu. Cette double compétence — construire, puis coordonner — m’a mené à construire et faire fonctionner la filière de télémédecine en ophtalmologie sur le territoire, de son implantation à son pilotage opérationnel, un projet qui m’a appris qu’à Mayotte, la question n’est jamais seulement « quel soin proposer » mais « comment le rendre accessible dans un territoire où tout est à construire ». C’est cette alliance entre expérience de terrain et sens de l’organisation que j’ai amenée chez l’Association IRSAM pour porter l’implantation du CMPP.

Quelles sont vos principales missions et avec quelle équipe travaillez-vous ?

Je pilote la création du CMPP sur deux sites : Mamoudzou, le chef-lieu du département, et Petite-Terre, une île secondaire de Mayotte reliée à Mamoudzou par barge. Concrètement, il s’agit de construire, ouvrir et faire grandir ces deux sites de référence : recruter et fédérer une équipe interdisciplinaire, structurer l’organisation, les outils, les parcours de soins et la qualité, déployer une démarche de bientraitance et de qualité de vie au travail, et représenter l’Association IRSAM auprès de l’ARS Mayotte ainsi qu’auprès des partenaires institutionnels du territoire.

L’équipe prévisionnelle représente 10 professionnels en temps plein ou partiel : une assistante, un pédopsychiatre et un neuropédiatre, un neuropsychologue et un psychologue clinicien, un infirmier, un orthophoniste, un ergothérapeute, un psychomotricien, un assistant de service social et un éducateur spécialisé. Le recrutement à Mayotte est un combat permanent sur ces profils rares, en particulier médicaux et paramédicaux : il faut sans cesse être créatif pour trouver de nouveaux leviers de recrutement, travailler l’attractivité des postes, et communiquer autant sur le projet que sur le territoire lui-même.

Je tiens à souligner le soutien des équipes du Siège (3S) et de La Réunion : nous n’avons jamais manqué de disponibilité ni d’enthousiasme de la part de Philippe PILLON et de ses équipes, ou de Catherine GALLAS, directrice du CMPP IRSAM L’Horizon à La Réunion, et de tous les professionnels qui travaillent avec elle — un soutien qui a fait toute la différence. C’est une belle qualité de l’Association IRSAM : un vrai travail d’équipe sur les nouveaux projets, portés par l’intégralité de la structure. Ces échanges se sont d’ailleurs approfondis à l’occasion des 70 ans de présence de l’Association IRSAM à La Réunion, où j’ai pu rencontrer les directions d’établissements de l’hexagone et de La Réunion, ainsi que le Président et les administrateurs — tous impliqués, à l’écoute, aidants et facilitants.

Que représente votre rôle au milieu des autres métiers ?

Ce rôle consiste à transformer un besoin de santé publique en projet opérationnel : structuré, qualitatif, dont chaque rouage fonctionne. Concrètement, ça veut dire arbitrer sur l’ensemble des décisions qui structurent l’établissement — organisation, logistique, calendrier, budget — pour garantir les exigences de qualité attendues d’un établissement médico-social tout en restant ancré dans la réalité du terrain. Mon rôle porte aussi la sécurité des locaux et des personnes, et la démarche qualité de la structure. Je pilote également la création de cette structure dans un contexte de transformation de l’offre médico-sociale, ce qui est l’occasion de penser les parcours de soins et l’implantation du CMPP à la lumière des nouvelles orientations du secteur : une offre plus modulaire, plus composite, avec davantage d’aller vers et de hors-les-murs. Mon rôle a du sens quand il devient invisible : quand il fournit un cadre opérationnel confortable et efficace pour les personnes accompagnées et leurs familles, tout comme pour l’équipe.

Quelles relations entretenez-vous avec les personnes accompagnées ou les familles ?

Les sites n’étant pas encore ouverts, je n’ai pas encore de lien direct avec les enfants et les familles qui seront accompagnés au CMPP. Mais mes expériences précédentes sur le territoire m’ont appris que leur réalité doit conditionner chacune de mes décisions structurelles : les horaires, la localisation, les délais, mais aussi la barrière de la langue, les contraintes de déplacement et surtout les repères culturels autour du soin.  L’approche interculturelle est incontournable notamment pour des professionnels découvrant Mayotte. C’est l’ensemble de ces réalités qu’il faudra prendre en compte pour offrir aux jeunes et à leurs familles une approche inclusive et écosystémique, qui pense la structure pour eux et vers eux. C’est pour cela que nous travaillons de concert avec l’Education Nationale afin de proposer des suivis au sein même des établissements scolaires. Cela veut dire aussi coconstruire avec l’enfant et sa famille le projet qui les concerne, et veiller à ce que l’information leur soit réellement accessible — au besoin via des outils Facile à Lire et à Comprendre ou par le recours à des interprètes. C’est aussi ce que porte la valeur de responsabilité de l’Association IRSAM : en concertation avec les familles et les professionnels, c’est la personne accompagnée elle-même qui reste l’auteure de son propre cheminement vers une plus grande autonomie. Si cet objectif peut sembler à prime abord théorique et institutionnel, notre volonté est de le traduire concrètement sur le terrain auprès des familles pour qui l’accompagnement des troubles neurodéveloppementaux pourrait sembler en dissonance avec certaines représentations culturelles. C’est tout un travail de sensibilisation qu’il faut mener, dans le respect de chacun, pour partager nos réflexions autour des valeurs que nous portons. C’est offrir le droit de choisir son chemin.

Où placez-vous vos priorités dans votre travail ?

Ma priorité, c’est d’apporter le plus rapidement possible des réponses concrètes aux difficultés de soins que rencontrent les enfants et les familles du territoire — des difficultés qui, aujourd’hui, restent trop souvent sans solution. Optimiser, réduire les obstacles, trouver des solutions : tout cela au service de cette urgence, mais sans jamais rogner sur le label qualité qu’incarne l’Association IRSAM.

L’enjeu est double : proposer aux familles mahoraises de nouveaux parcours de soins avec des standards d’accompagnement élevés, et faire connaître et reconnaître l’Association IRSAM comme un nouveau partenaire institutionnel du territoire. Une part de ce travail consiste à arbitrer en permanence pour trouver le bon équilibre entre des contraintes territoriales fortes —notamment dans le contexte post-Chido — et des normes réglementaires exigeantes. Il s’agit sans cesse de répondre à ces exigences à un niveau suffisant, tout en restant assez flexible, inventif et ingénieux pour le faire dans les délais les plus courts possibles.

L’Association IRSAM, c’est quoi pour vous ?

Une association qui accepte de s’implanter là où c’est difficile plutôt que là où c’est confortable. Mayotte n’est pas un territoire de plus : c’est le département français où la part de jeunes de moins de 20 ans est la plus élevée, et où l’offre médico-sociale reste la plus fragile.

Choisir d’y construire un CMPP, c’est un engagement fort : une vraie volonté de s’adapter à des conditions hors de sa zone de confort. Ce n’est pas un choix facile, et je suis fier de faire partie d’une association qui fait ce type de choix.

Au fond, c’est aussi un retour aux fondamentaux : l’Association IRSAM est née en 1858 de l’engagement du Père Louis-Toussaint DASSY, soucieux de venir en aide à des enfants porteurs de handicaps sensoriels que personne d’autre ne les prenait en charge. S’implanter à Mayotte aujourd’hui, c’est la même démarche, plus d’un siècle et demi plus tard — et si ce choix se répète ainsi dans le temps, c’est bien la preuve que l’Association IRSAM suit un cap constant : aller vers les familles, aller là où les besoins sont les plus criants pour y apporter des solutions. C’est une valeur fondamentale de l’association, dans laquelle je me retrouve pleinement, et dont je suis particulièrement fier de faire partie. Ce cap, c’est d’ailleurs le nom que porte notre projet associatif 2023-2028 : Cap ASSO IRSAM.

Quel regard portez-vous sur le handicap ?

Le handicap n’est pas figé dans une déficience : c’est le résultat de l’interaction entre la personne — son identité, ses choix, ses capacités et incapacités — et son environnement, ce que le secteur médico-social appelle le processus de production du handicap, en écho à l’approche écosystémique qui pense le développement de l’enfant comme le produit des milieux dans lesquels il évolue. C’est une lecture que je partage pleinement, et qui rejoint les valeurs de l’Association IRSAM : la personne au centre de l’accompagnement, son épanouissement, ses droits et son inclusion dans la société, quelles que soient ses différences. À Mayotte, cette dimension environnementale est particulièrement marquée : le repérage tardif, le manque de professionnels, mais aussi un déficit d’infrastructures qui dépasse le seul secteur sanitaire — voirie, transports en commun, réseaux numériques et accès à l’eau potable et à l’électricité en retard sur l’hexagone — ajoutent, aux troubles eux-mêmes, une situation de difficultés supplémentaires. C’est aussi pourquoi nous pensons le CMPP comme une structure généraliste, couvrant les troubles psycho-affectifs et neurodéveloppementaux, pour répondre à l’ensemble des besoins du territoire plutôt que d’en exclure une partie. Notre rôle n’est pas de soigner l’enfant au sens strict : c’est de l’accompagner, de lui donner les moyens de compenser ce que son environnement ajoute à ses difficultés, de lui donner les outils pour gagner en autonomie.

Souhaitez-vous nous partager une anecdote ?

Avant de rejoindre l’Association IRSAM, dans la filière ophtalmologique, nous étions régulièrement confrontés à des enfants chez qui les familles, ou nous-mêmes, repérions des difficultés d’apprentissage. Le bilan orthoptique neurovisuel — qui évalue la manière dont l’œil et le cerveau traitent l’information visuelle dans la lecture ou l’écriture — nous permettait souvent d’objectiver ces difficultés. Le problème, c’est qu’une fois le repérage fait, nous manquions cruellement de structures d’aval pour accompagner ces enfants sur le territoire. Cette expérience résume bien pourquoi un CMPP à Mayotte est si nécessaire : repérer ne sert à rien sans un maillage d’accompagnement derrière. Après avoir été confronté à ces difficultés d’adressage des problématiques repérées vers des infrastructures dédiées, ce qui me plaît particulièrement dans cette nouvelle mission, c’est de pouvoir construire ce maillon qui manquait, en montant une structure d’aval pour des enfants qui n’auraient pas pu être adressés auparavant. Construire l’articulation de ces chaînes de soins, de ces parcours de soins : c’est exactement ce que j’aime faire et développer.

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